Un château au bois dormant

Le château au bois dormant...

Autrefois, encore enfant, j'imaginais, en passant sur la route, près de l'étang qui la longeait, de l'autre côté du parc où se dresse le château, une belle dame éperdue cherchant à fuir dans la prairie. L'intrigue de ce premier roman s'ébauchait...Elle s'est égarée depuis dans quelques feuillets abandonnés au cours de mes nombreux changement de domiciles. Mais le château existe toujours.

Le voici, sous son armure de branchages, quand novembre a laissé choir la frondaison lumineuse des hêtres de la grande allée. Depuis plusieurs décennies, il est délaissé par ses propriétaires, pour tout dire, à l'abandon. Je le découvre ainsi depuis la chaussée qui mène jusqu'au bourg. Il n'est plus qu'un château au bois dormant. Quelle étincelle, surgie d'une baguette magique de fée le réveillera? Nulle princesse au rouet ne veille sur ses tourelles, ni ogres, ni farfadets ne hantent ses terrasses...Il sommeille.

Là pourtant, l'Histoire a laissé des traces. La plus connue remonte à cette année 1562, celle qui, après les massacres de Vassy, perpétrés contre les Huguenots, vit s'ouvrir la douloureuse plaie de la guerre civile. Souvenons-nous de la scène maintes fois contée: il fait sombre, la nuit règne. Soudain, la cloche de la chapelle, ici-même, bat le rappel. Le glas? L'alarme? Les villageois des environs accourent, convaincus que le feu menace. Le seigneur les accueille. Nulle flamme ne lèche les murs. Il conduit tout ce monde dans le sanctuaire où ont déjà pris place plusieurs nobles personnages de la contrée. Quelqu'un se met à prêcher. Un curé? Nenni. On le nomme alors ministre, plus tard on le qualifiera de pasteur. Il vient de Jersey et sa conviction rend sa parole contagieuse. La religion qu'il défend va se répandre dans tout le Bocage normand, à partir de cette nocturne prestation.

Les années ont passé...Le château a été rebâti, agrandi, embelli, en partie endommagé par un incendie , un jour de canicule, puis transformé en parc de loisirs. Maintenant, délaissé par les hommes, il sombre dans une léthargie qui n'en finit plus...O! nostalgie...Vraiment, quelle étincelle pourrait réveiller ce château au bois dormant?