Au coeur du Bocage normand et breton

Chênedollé

Charles Julien Lioult de Chênedollé

Pour Charles Julien Lioult de Chênedollé, tout commence à Vire, dans le Bocage normand, rue de la Douve (actuellement rue Chênedollé) le 4 novembre 1769.  Une soeur l'a précédé en 1768, une autre naîtra en 1770. Le père, Charles Lioult de Saint-Martin-Don est conseiller correcteur à la cour des comptes de Normandie, la maman, Suzanne Deslandes est dame de Chênedollé. Le jeune garçon ressemble à sa mère, sensible comme elle. Il ressemble comme un frère à ce jeune Léon qu'il évoque dans son livre "Le Génie de l'homme":

Tout fut mystérieux dans sa touchante enfance,

Un je ne sais quel charme orna ses premiers ans,

Et semblait de la Muse annoncer les présents.

Beau comme l'Espérance, il en était l'image,

Il ne se mêlait pas aux enfants de son âge;

Solitaire et pensif, il vivait à l'écart;

Il fuyait tous les jeux, mais quelquefois sans art,

Sa main aventureuse errait sur une lyre.

Quelquefois sans sujet on le voyait sourire,

Puis tout à coup ses yeux se remplissaient de pleurs:

Présage d'un coeur tendre et né pour les douleurs,

Sentiment triste et doux qu'il tenait de sa mère.

Tout près de chez lui se trouve le couvent des Cordeliers, dont le parc donne sur le pittoresque val de Vire. C'est là que Charles Julien reçoit les premiers rudiments de la connaissance. Enfant sage, rêveur et studieux, il ne pose aucun problème à ses éducateurs. Avec ses parents, il découvre les paysages du Bocage virois qu'il chantera bien souvent dans ses poèmes: les praires de Pontbellanger et de Saint-Martin-Don, les méandres de la Vire et les coteaux de Burcy vus du château du Coisel, propriété familiale. Il passe ainsi une enfance sans histoires qui convient à l'enfant sensible et imaginatif qu'il devient chaque jour un peu plus, ce qui inquiète son père. Lorsqu'il atteint douze ans, ce dernier décide de l'envoyer en pension. Il choisit alors l'établissement le plus renommé du royaume, le collège de Juilly chez les frères Oratoriens.  C'est près d'eux que Charles Julien terminera ses études. Il avait déjà, vers ses neuf ans, rencontré la poésie et rédigé quelques vers forcément un peu maladroits. La Muse ne le perdait pas de vue, il deviendrait poète.

Georges Cadoudal, piété et turbulence

maison natale de Cadoudal à Kerkéano

 

 

Dans les faubourgs d’Auray, vers l’est, le village de Kerléano s’abrite sous les frondaisons bocagères du Morbihan. Il dépendait autrefois de la paroisse de Brech. Là, séjournait sous le règne de Louis XV la famille Cadoudal. Le père, Louis, robuste paysan, cultivait la terre dont il était le propriétaire, sur un domaine dépendant directement de la couronne. Il n’avait point d’autre seigneur que le roi. Lors des parties de soule, entre villageois, il passait pour un champion. Des dix enfants qu’il avait de  son épouse, quatre seulement vécurent. L’aîné se prénommait Georges. Alors qu’elle prenait soin de son nouveau-né, un mendiant qui passait par là lui confia, après avoir vu l’enfant : « Celui-là sera cause que de grands malheurs viendront frapper la famille ».

 

Ainsi débuta dans la vie celui qui allait devenir le célèbre chouan breton. Entre un père énergique et une mère très pieuse, il se forgea très tôt la destinée qu’il devait connaître, marquée à la fois par la vigueur et la piété. Tout jeune, Georges est solide. Sa forte corpulence, sa grosse tête vissée au puissant cou, ses membres bien musclés, le distinguent parmi ses camarades. Au physique, la grâce de l’enfance lui manque, l’impression de force domine chez ce petit blond à la chevelure bouclée et aux yeux bleus. Sa grand-mère paternelle, nous assure-t-on, était aussi costaud et il en a hérité.

 

Le père qui sait lire et écrire, l’envoie dans une école, à Auray. Là, le garçonnet acquiert les connaissances élémentaires et même un peu de latin. Lors  des récréations, il prend plaisir à organiser des luttes entre bandes rivales et les dirige avec habileté. Sa turbulence ne nuit pas  à ses études, ni à son indéfectible piété. Georges va poursuivre sa scolarité au collège de Vannes, fort réputé. Depuis l’expulsion des Jésuites qui le tenaient, en 1762, des prêtres séculiers ont pris le relais et assurent un enseignement de qualité. A Vannes, on apprend le français, le latin, les mathématiques et la philosophie. La religion garde une place de choix dans l’emploi du temps.

 

Dès le jour de son arrivée, Georges Cadoudal se fait remarquer. Il était d’usage que chaque nouvel élève en pénétrant dans le collège  baise une pierre qui se trouvait là, selon un  rite bien établi depuis des générations. Georges refuse de se plier à la coutume et se forge de force un chemin parmi ceux qui voudraient lui imposer  ce geste de soumission. Cette façon d’affirmer son indépendance ne tarde pas à en imposer à ses condisciples. Il  va sous peu exercer un réel ascendant sur ses camarades. Dès le collège, Cadoudal a l’autorité d’un chef et le charisme indispensable pour l’exercer avec profit.

 

Les années de scolarité passent. Les élèves du collège sont externes. Ils logent, s’ils n’habitent pas sur place, chez de vieilles demoiselles qui les prennent pour pensionnaires. Chaque groupe ainsi hébergé dépend d’un élève responsable qui assure le maintien de la discipline.

 

Lorsque surviennent les événements de 1789, Cadoudal a 18 ans. Comme bon nombre de ses condisciples, il se montre ouvert aux réformes que l’Assemblée va voter au cours de l’été, qu’il s’agisse de l’abolition des privilèges ou de la nationalisation des biens du clergé. Résolument roturier, Cadoudal défend la position du Tiers-état. Tout va changer quelques mois plus tard, lorsque est adoptée et mise en pratique la Constitution civile du clergé… En quelques semaines, notre collégien, de retour à Kerléano, va entamer sa carrière de chouan, et selon la prédiction « causer de grands malheurs » aux siens !

Claude LE ROY

Nicolas Jacques Conté

C'est une ferme dans la campagne bas normande, au village de Saint-Cénery-près-Sées, tout proche de l'évêché et de sa magnifique cathédrale. Là vit un couple de cultivateurs René Conté et Anne Aubry. Ils se sont mariés en 1751 à Saint Cénery. Le travail des champs occupe leurs parents depuis des générations.

Au mois d'août 1755, le vendredi 4, leur naît un héritier, sous le signe du Lion. On le baptise Nicolas Jacques. Ce n'est pas leur premier enfant; deux ans plus tôt a vu le jour leur aîné Jean René. La famille s'agrandira avec un troisième garçon, Louis, en 1758, une fille Anne l'année suivante et deux jumelles, Marie-Anne et Marie en 1763.

Très tôt, Nicolas Jacques se distingue dans sa fratrie. Très éveillé, il a une fertile imagination et une vive curiosité. Tout l'intéresse. Il dessine avec du charbon chipé au foyer. Il invente sans cesse des bricoles. A neuf ans, avec son couteau, il fabrique un petit violon. La nature lui semble offerte à la découverte. Il apprend à lire et à écrire sans difficulté.

Parfois, ce petit génie inquiète la famille. C'est le cas, lorsqu'un jour, revenant de l'hôtel-Dieu de Sées où il vit avec ses tantes religieuses, il fabrique une sorte de machine lançant des étincelles à partir du rouet maternel. On pousse dans la pièce des cris d'effroi!

Tout son avenir est déjà en gestation. Il manque "le coup de pouce" du destin. L'épisode de la chapelle lancera l'artiste, et la guerre avec l'Angleterre l'inventeur. A 13 ans, au service des soeurs de l'hôpital de Sées, il remplace au pied levé un peintre malade et réalise avec ses pinceaux les vingt panneaux du choeur de la chapelle! En 1794, à la demande du Conventionnel Carnot, il met au point ce qui lui vaudra sa célébrité: le crayon, à partir du graphite et de l'argile!

Dès l'enfance, tout n'est-il pas joué?

Maison natale de Nicolas-Jacques Conté à Saint-Cénéry, dessin de Karl Girardet.