Trois abbés de Cerisy

Trois abbés de Cerisy

Philippe de Vendôme le Grand Prieur

A partir de 1502, l'abbaye saint Vigor à Cerisy-la-Forêt (Manche) est pourvue d'un abbé commendataire, comprenons un ecclésiastique séculier ou bien un laïc, nommé par le roi; ladite personne touche l'essentiel des revenus sans obligation de résidence. Sur place, un prieur la remplace pour assumer la gestion . Un abbé commendataire peut se voir pourvu du bénéfice de plusieurs abbayes. A qui offrait-on ces avantages? Le plus souvent, à des princes de l'église, aux représentants de la haute noblesse et de la famille royale. L'abbaye de Cerisy, depuis qu'elle a été mise en commende a compté 14 abbés. Les 4 derniers ont eu plus que d'autres leur heure de célébrité. Je vous propose d'en évoquer trois, en écartant le plus connu, qu'il n'est nul besoin de présenter puisqu'il s'agit de Mazarin.

Avant Mazarin, l'abbé de Cerisy c'était Germain Habert.Né à Paris vers 1615, il appartenait à une famille de Parlementaires. Jeune, il fréquenta les salons; celui de Mademoiselle de Gournay, "fille d'alliance" de Montaigne et l'hôtel de Rambouillet. Le goût de la littérature l'amena à écrire des poésies et à participer aux réunions chez Valentin Conrart, rencontres à l'origine de la création de l'Académie française. Il figura dans la première promotion des Académiciens en 1634. Attaché au service du chancelier Séguier, il choisit d'entrer à l'Oratoire, fondé par le cardinal de Bérulle et devint prêtre. C'est lui que Richelieu chargea en 1637 de rédiger une critique du Cid; lui également qui, à la question du cardinal: "Mais enfin que pensez-vous du Cid?" répondit: "Je voudrais l'avoir fait". Richelieu fit de lui cette année-là un abbé de Cerisy. Devenu aumônier de Louis XIII, Habert résidait à Cerisy quelques semaines chaque année. Il y reçut le chancelier Séguier lors de la tournée accomplie par ce dernier en Normandie en 1640 pour punir la révolte des Nu-Pieds. Auteur dans sa jeunesse de poésies galantes, dont deux madrigaux destinés à La Guirlande de Julie, il paraphrasa plusieurs psaumes et composa une vie du cardinal de Bérulle. Il avait connu le succès avec son poème La Métamorphose des yeux de Philis changés en astre. Germain Habert mourut en 1654 à Macé, près de Sées et fut inhumé à Cerisy dans son abbaye. Il passait dans la contrée pour un homme charitable, "vrai père des pauvres, sains et malades".

En 1661, après la mort de Mazarin qui avait succédé à Germain Habert, l'abbaye de Cerisy fut offerte en commende à Philippe de Vendôme , arrière petit-fils d'Henri IV et fils de Laure Mancini, nièce de Mazarin. Né en 1655, il n'avait alors que 7 ans!  Tôt orphelin de mère, délaissé par son père qui, devenu veuf, entra dans les ordres, il fut élevé avec son frère par sa jeune tante, la comtesse de Soissons, née Marie-Anne Mancini, celle qui fut mêlée à l'affaire des Poisons. Chevalier de Malte en 1666, il devint Grand prieur de l'ordre en 1678 et participa aux nombreuses guerres du règne de Louis XIV. Sa beauté lui valut un grand nombre de conquêtes féminines. Il entretint une danseuse pendant vingt ans, ce qui ne l'empêcha pas de séduire des maîtresses royales, celle de Louis XIV, Mlle de Ludres, et celle de Charles II d'Angleterre, Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth. On dit même qu'il eut des bontés pour sa tutrice et pour sa cousine, la fille d'Hortense Mancini. Il aimait aussi la philosophie et les belles lettres et dans sa résidence du Temple à Paris, il recevait une joyeuse société où l'on mêlait le libertinage à la gastronomie et à la littérature. C'est en ce lieu que le jeune Arouet, futur Voltaire, fit ses premières armes. Le Grand prieur de Vendôme, abbé de Cerisy, vieillissant était devenu obèse, débauché et ivrogne, d'une saleté répugnante. "Il avait tous les vices de son frère nous affirme Saint-Simon qui ajoute: Sur la débauche, il avait de plus que lui d'être au poil et à la plume, et d'avoir l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre mort, coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie".

Vendôme mourut en 1727. Son successeur à l'abbaye de Cerisy avait 24 ans. Paul d'Albert de Luynes avait vu le jour à Versailles en 1703. Il appartenait à une grande famille noble; son grand-père, le premier duc de Luynes, avait été le ministre et le favori de Louis XIII après l'assassinat de Concini. Son père mourut à la guerre alors que Paul n'avait que qu'un an. Il fut élevé par sa mère et par ses grands-parents. Sa carrière dans l'armée fut courte. Après une altercation, il refusa de se battre en duel et résolut d'entrer dans les ordres. Sa famille était très liée avec la reine Marie Leczinska et avec le dauphin. Il devint par la suite l'aumônier de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe, mère du futur Louis XVI. Deux ans après sa nomination à la tête de l'abbaye de Cerisy, Paul d'Albert de Luynes fut évêque de Bayeux. Il prit sa tâche à coeur en visitant son diocèse. Il approuva la constitution des Filles du Bon Sauveur de Caen. Sa position en faveur des Jésuites lui valut des démêlés avec les fidèles de Bayeux plutôt favorables aux jansénistes. Devenu en 1753 archevêque de Sens, il ne tarda pas à être cardinal. Membre de l'Académie Française et de l'Académie des Sciences, il s'intéressait de près à l'astronomie et à la physique. On lui doit un mémoire Sur les propriétés du mercure dans les baromètres. Tour à tour homme d'église, de cour, et de sciences, le cardinal termina sa vie à Sens en 1788. Il n'aurait pas de successeur à Cerisy, suite à la Revolution qui supprima les congrégations.

Germain Habert, Philippe de Vendôme, Paul d'Albert de Luynes: trois abbés bien différents, convenons-en. Un lettré, un jouisseur, un prélat féru de sciences...Leur seul point commun, c'était leur proximité du pouvoir. Le système de la commende l'exigeait. Le premier et le troisième ont eu le mérite de séjourner quelque temps dans la belle abbaye de Cerisy!

Claude Le Roy

Le cardinal Paul d'Albert de Luynes